dimanche 29 mars 2009

Rimbaud en Pléiade, version 3.0


La dernière édition des Œuvres complètes de Rimbaud en Pléiade, sous la direction d'André Guyaux, est une déception.

Le volume est divisé en deux parties. Œuvres et lettres (1868-1875) comprend l'ensemble des œuvres dans l'ordre chronologique qui est devenu la règle dans les éditions récentes, et la correspondance pour la période considérée. La seconde partie, Vie et documents (1854-1891), fournit une biographie sommaire, le reste de la correspondance et un certain nombre de documents qui aident à mieux comprendre la vie de Rimbaud.

La décision d'André Guyaux d'imprimer en petits caractères les poèmes pour lesquels il n'existe pas d'autographe de la main de Rimbaud aboutit à la présentation de poèmes aussi importants que Le Bateau ivre, ou certaines parties des Illuminations, dans une typographie naine, comme s'il s'agissait d'œuvres mineures... C'est pour le moins déroutant.

Les notes ne sont pas assez nombreuses. Elles ne sont pas d'une grande aide pour qui cherche à pénétrer dans le monde intérieur du poète et essayer de comprendre sa poésie souvent obscure. Est-ce parce que, comme l'écrivait Suzanne Bernard dans l'avant-propos de son édition des Œuvres de Rimbaud: "Donner une édition annotée des Œuvres de Rimbaud peut paraître une entreprise téméraire"? Elle releva pourtant le défit dans son édition de 1960. Ou bien est-ce parce que le livre est destiné aux initiés?

Enfin, l'attirance sexuelle de Rimbaud pour les hommes (afin de ne pas utiliser le terme 'homosexualité', un mot et un concept qui n'existaient à l'époque) et son influence sur une poésie largement autobiographique, sont quasiment absentes des commentaires et des notes. La Préface, par ailleurs insipide, fournit la seule indication suivante:

La vraie confession n'a pas lieu d'être dans l'œuvre de Rimbaud (sic), sauf peut-être dans l'Avertissement des Déserts de l'Amour: 'N'ayant pas aimé de femmes, - quoi que plein de sang!' L'image d'un autre désir se fait jour plus tard, dans les Illuminations, en particulier dans Conte, Parade, ou Antique. L'herméneutisme, chez Rimbaud, n'est pas seulement une conquête poétique. Il reste étroitement lié à l'interdit.

Prenons quelques examples.

(1) Le Cœur du Pitre est un poème obscur composé par Rimbaud au printemps 1871. Il l'adressa dans des lettres à son ancien professeur Georges Izambard et au poète Paul Demeny (dans la fameuse lettre dite du voyant). "Ça ne veut pas rien dire," précisa-t-il.

Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur est plein de caporal;
Ils y lancent des jets de soupe
Mon triste coeur bave à la poupe.
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe
Mon coeur est plein de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé:
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques:
Ô flots abracadabrantesques
Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé:
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé!

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques:
J'aurai des sursauts stomachiques
Si mon coeur triste est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?

Le poème exprime un tel sentiment de déception et de dégoût qu'il devait évoquer quelque expérience personnelle amère et douloureuse. Plusieurs commentateurs ont formulé l'hypothèse qu'il décrivait le viol qu'aurait subi Rimbaud dans une caserne lors d'un séjour à Paris pendant la Commune. Izambard ne s'y trompa pas, trouvant le poème obscène et ridicule. André Guyaux dans son édition n'insère que deux notes, la première pour 'caporal' ("Espèce de médiocre tabac"), la seconde pour 'Ithyphalliques' ("Le mot apparaît chez Flaubert et dans le Journal des Goncourt"). Dans le commentaire il passe sous silence l'hypothèse du viol...


(2) Les Déserts de l'Amour est le premier poème en prose de Rimbaud. Il est relativement court, soir parce qu'inachevé, soit parce que le reste a été perdu. Dans la première section, Avertissement, Rimbaud écrit: "N'ayant pas aimé de femmes, - quoique plein de sang! - il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes." Aucune note ne vient éclairer ce passage. Dans le commentaire du poème, André Guyaux écrit: "Relié à l'aveux formé dans l'Avertissement ('N'ayant pas aimé de femmes...'), les deux 'rêves suivant', identifiés à des 'amours' rêvés, associent le thème de la pureté ('maternelle'), de l'obstacle ('coussins', 'toiles', 'dentelles'), de l'absence introuvable et des larmes pour suggérer l'inhibition"...


(3) Le poème sans titre dont le premier vers est: Ô saisons, ô châteaux est l'un des plus connus de Rimbaud. Il fut ultérieurement inclus dans l'Alchimie du verbe au sein d'Une Saison en enfer.

Ô saisons, ô châteaux
Quelle âme est sans défauts?
Ô saisons, ô châteaux!
J'ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n'élude.

Ô vive lui, chaque fois
Que chante son coq Gaulois.

Mais! je n'aurai plus d'envie
Il s'est chargé de ma vie.

Ce Charme! il prit âme et corps
Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole?
Il fait qu'elle fuie et vole!
Ô saisons, ô châteaux.

La seule note concerne 'coq Gaulois': "Robert Goffin rappelle le sens sexuel du 'coq gaulois' en Wallonie et dans les Ardennes et identifie le 'lui' du vers précédent à Verlaine (Rimbaud vivant. Documents et témoignages inédits, Paris, Corrêa, 1937); pour Sergio Sacchi, 'lui' serait plutôt le sujet du poème, le bonheur, et le coq gaulois 'l'emblème de la résurrection, sculpté sur les tableaux chrétiens des premiers siècles' ('Le Chant du coq gaulois', Il confronto letterario, novembre 1993)." Quelle est l'opinion d'André Guyaux? On ne sait pas, mais la date plus récente de sa seconde référence, semble lui donner plus de poids... Le problème est qu'il existe un brouillon du poème. Rimaud avait d'abord écrit: "Je suis à lui, chaque fois / Si chante son coq gaulois", bien plus explicite...


La seconde partie du volume, Vie et Documents, "permettant de faire mieux connaître les circonstances de sa vie" ne discute à aucun moment de façon directe l'attirance sexuelle de Rimbaud pour les hommes, tout en fournissant des documents qui éclairent, parfois crûment, cet aspect de sa vie. La plupart de documents relatifs à l'affaire de Bruxelles sont reproduits. Je n'y ai pas vu le sonnet 'inversé' de Verlaine intitulé Le Bon disciple, qui fut trouvé parmi des lettres dans les poches de Rimbaud. Verlaine en avait donné à ce dernier une copie manuscrite en May 1872. Le poème fournit un éclairage saisissant sur la relation entre les deux amants:

Je suis élu, je suis damné!
Un grand souffle inconnu m'entoure.
Ô terreur! Parce, Domine!

Quel ange dur ainsi me bourre
Entre les épaules tandis
Que je m'envole au paradis?

Fièvre adorablement maligne,
Bon délire, benoît effroi!
Je suis martyr et je suis roi,
Faucon je plane et je meurs cygne!

Toi, le Jaloux qui m'as fait signe,
[...*] me voici; voici tout moi!
Vers toi je rampe encore indigne!
- Monte sur mes reins, et trépigne!

(* début du vers perdu)


Alors, quelle est la meilleure édition des Œuvres complètes de Rimbaud? Vous avez une suggestion?

29.03.2009