dimanche 15 mars 2009

Proust, Hitler, Shakespeare, Purdy


Le Musée imaginaire de Marcel Proust - Tous les tableaux de À la recherche du temps perdu (Eric Karpeles, Thames & Hudson, 2009, 352p) vient de paraître en France dans une traduction de Pierre Saint-Jean. Le livre a été publié en 2008 en Angleterre. Après une courte introduction, douteuse ("La perspicacité psychosexuelle dont il [Marcel Proust] fit preuve pour élaborer ses personnages épicènes [sic] l'ont à jamais transformé en père fondateur des queer studies [re-sic]."), le livre est divisé en sections qui suivent le découpage de la Recherche. Les passages où il est fait allusion à un tableau sont présentés en regard de la reproduction du tableau correspondant. Dans la traduction française, le texte est celui de Proust, dans l'édition de Jean-Yves Tadié (La Pléiade). C'est une façon agréable de flâner le long des pages de l'oeuvre du grand écrivain français, et un outil parfait pour accompagner sa lecture. Les lignes où Swann compare à la Charité de Giotto la fille de cuisine venue aider Françoise à Combray sont, par exemple, imprimées en regard d'une reproduction de l'oeuvre de la chapelle Arena à Padoue.
L'année où nous mangeâmes tant d'asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les 'plumer' était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s'étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m'avait donné des photographies. C'est lui même qui nous l'avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine il nous disait: "Comment va la Charité de Giotto?" D'ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu'à la figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l'Arena. Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d'une autre manière. De même que l'image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu'elle portait devant son ventre, sans avoir l'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l'esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c'est sans paraître s'en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l'Arena au dessous du nom "Caritas" et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d'études, à Combray, incarne cette vertu, c'est sans qu'aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire.
On a envie de jeter un oeil à la Charité de Giotto, non?

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Le TLS donne une très bonne (et concise) critique du livre de Timothy W. Ryback (Hitler's Private Library: the Books that shaped his life, London, Bodley Head, 2008, 278p) par Ritchie Robertson dans son édition du 6 mars (Was Hitler a bookwarm?). Une traduction française vient de paraître au Cherche-Midi (Dans la bibliothèque privée d'Hitler). Une partie seulement de la bibliothèque de Hitler a survécu: "Bien que le nombre de livres ayant survécu est suffisant pour nous donner une bonne idée de l'univers mental de Hitler, il ne faut pas trop attendre du livre de Ryback." "La bibliothèque de Hitler est surtout remarquable par ce qu'elle ne contient pas." Schopenhauer, Nietzsche. "L'autre grande absence est la litérature." "Le livre est bien documenté, mais le style laisse à désirer." Si le sujet vous intéresse lisez la critique plus longue d'Anthony Grafton publiée dans le numéro du 24 décembre de The New Republic (Mein Buch). Grafton écrit en conclusion que "la bibliothèque privée d'Hitler apporte, s'il le fallait, la preuve que sa vision du monde ne représentait pas, comme le soutenait la propagance américaine, l'aboutissement de siècles de pensée allemande."

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J'ai retrouvé avec plaisir le New York Times devant ma porte en rentrant chez moi mardi dernier. D'autant plus que le quotidien publiait en première page une belle reproduction en couleur d'un portrait d'époque de Shakespeare. Le tableau a été récemment 'découvert' dans la collection d'une famille anglo-irlandaise, les Cobbe. Il provenait de l'héritage de Henry Wriothesley, the 3ème Comte de Southampton, protecteur du poète. Les experts britanniques qui l'ont étudié soutiennent qu'il s'agit du "Graal que les spécialistes de Shakespeare ont recherché pendant des siècles: un portrait réalisé du vivant de l'auteur, l'original qui a servi de modèle aux autres portraits connus." Il a problablement été exécuté en 1610, alors que Shakespeare était agé de 46 ans, quelques années seulement avant sa mort en 1616. "Le portrait devrait ouvrir une nouvelle ère dans l'étude de Shakespeare, fournissant de nouveaux arguments à ceux qui soutiennent que l'auteur, marié et père de trois enfants, était bisexuel. Jusqu'à présent la thèse reposait principalement sur les dédicaces au Comte de Southampton et sur les textes, particulièrement les Sonnets, exprimant des sentiments homoérotiques." Le portrait révèle un bel homme, particulièrement attirant. Je vous laisse aller sur le site du New York Times pour l'admirer et lire les articles correspondants (Portrait of Shakespeare Unveiled, 399 Years Late, Is This a Shakespeare Which I See Before Me?).

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James Purdy (1923-2009) est mort vendredi. Stephen Guy-Bray note dans son article pour glbtq que ses oeuvres "décrivent souvent un amour obsessionnel entre des hommes pour qui l'homosexualité est inenvisageable et dont le sort est inévitablement sombre." Le New York Times a publié une nécrologie samedi (James Purdy, Darkly Comic Writer, Dies at 94) qui m'a donné envie de lire Le Neveu:
Dans "Le Neveu" (1961) M. Purdy explore la difficulté à connaître vraiment quelqu'un en racontant l'histoire d'un soldat disparu au combat, pendant la guerre de Corée, dont la tante essaie de reconstituer la vie pour lui rendre hommage dans un livre. Elle découvre que l'enfant qu'elle pensait connaître était un étranger, non seulement pour elle, mais pour le reste de la famille, et était probablement gai.
15.03.2009