dimanche 6 décembre 2009

Lautréamont en Pléiade


Cette semaine je reviens sur l'excellente édition de Lautréamont dans la collection de la Pléiade par Jean-Luc Steinmetz: Lautréamont in La Pléiade.

dimanche 31 mai 2009

The Friendship which is Love

Mon blog, cette semaine, raconte la cérémonie de remise des Lambda Literary Awards (les 'lammies') à New York jeudi dernier, deux jours après que la Cour Suprême de Californie ait confirmé la validité de la Proposition 8. Celle-ci, entérinée par 52% de la population de l'état en novembre dernier, inscrit dans la constitution la définition du mariage comme l'union d'un homme et d'une femme. Il y a un an la même Cour Suprême avait rendu un avis allant dans le sens contraire...

Les lammies de cette année n'ont rien d'exceptionnels. Sheila Rowbotham remporte, de façon méritée, la catégorie 'Gay Memoir/Biography' pour sa biographie d'Edward Carpenter. La meilleure oeuvre de fiction gaie de 2008, Pilcrow de Adam Mars-Jones, ne figurait pas parmi les prétendants: elle n'a pas été publiée aux États unis... (C'est Scott Heim, l'auteur de Mysterious Skin, qui a remporté le lammy dans la catégorie 'Gay Fiction', pour son dernier roman We Disappear.)

Je mentionnne également cette semaine la remarquable édition d'un roman publié pour la première fois en 1906 à compte d'auteur par l'écrivain américain Edward Prime-Stevenson (sous le pseudonyme de Xavier Mayne). Imre est le premier roman américain mettant en scène des personnages homosexuels qui finit bien... Il est par certains côtés assez moderne, même si le style est épouvantable... Il mériterait d'être traduit en français.

Rendez-vous sur www.gayascienza.com pour en savoir plus.

31.05.2009

dimanche 24 mai 2009

Fleet Week à New York

The Fleet's In! (1934), Paul Cadmus, oil on canvas, Navy Art Gallery, Washington Navy Yard

Cette semaine j'ai vu le documentaire de Kirby Dick, Outrage, sur les hommes politiques secrètement gais qui soutiennent des positions anti-gaies, aux États unis. Un certain nombre d'entre eux ont été l'objet d'un outing. Le film est l'occasion de revoir des images célèbres, comme celles du sénateur Larry Craig, accueillant les journalistes, à Boise dans l'Idaho, sous un ciel bleu magnifique, par: "Thank you for coming out today...", avant d'affirmer: "I am not gay, and I have never been gay." Il avait été interpelé quelques mois plus tôt dans des toilettes publiques de l'aéroport de Minneapolis à l'issue d'une chorégraphie qui aurait beaucoup plû à Marcel Proust...

Le point culminant d'Outrage est l'histoire du député Jim Kolbe qui fut acculé à faire son coming-out en 1996 par des activistes gais, après qu'il eut voté pour le Defense of Marriage Act qui interdit aux autorités fédérales la reconnaissance des mariages entre personne de même sexe. Jim Kolbe, âgé de 54 ans à l'époque, témoigne de la joie immense qui le submergea après son coming out, à sa grande surprise. Il conserva son siège lors des élections qui eurent lieu quelques mois plus tard. Le contraste entre ces images et celles des dénégations des hommes politiques qui précèdent est extraordinaire.

J'ai également lu le dernier roman de Colm Tóibín, Brooklyn, et l'interview de Don Weise, le nouveau responsable des éditions Alyson, la plus importante maison d'édition consacrée à la littérature GLBT. Il est interrogé par Natalie Hope McDonald dans le dernier numéro de The Gay & Lesbian Review.

24.05.2009


dimanche 17 mai 2009

Décès de James Kirkup (1918-2009)


Le grand poète britannique James Kirkup est mort à l'âge de 91 ans dimanche dernier à Andorre où il résidait depuis la fin des années 80.
Né à South Shields dans le nord de l'Angleterre, au bord de la mer du Nord, fils unique, homosexuel, James Kirkup fut très tôt confronté à un "sentiment de grande solitude et de marginalité."
Il fit des études de lettres à l'université de Durham, puis, s'étant déclaré objecteur de conscience, passa la seconde guerre mondiale à travailler comme ouvrier agricole. Il publia ses premiers poèmes à cette époque.
Dans les années 50, la prestigieuse Oxford University Press publia six volumes de poèmes de Kirkup. Glyn Pursglove, en lui rendant hommage dans The Guardian, écrit:
His work in this period stripped away the previous extravagance and was characterised by a new precision of language. The title poem of A Correct Compassion (1952) - an account of a heart operation - has been widely anthologised and much admired for the exactness of its observation and its language. But the poem is far more than reportage (however accomplished); as a meditation on art, on its "correct compassion", it is sophisticated and deft. As a kind of "defence of poetry", it is persuasive and moving. There is much else to admire and enjoy in Kirkup's 1950s poetry, a body of work now seriously underrated.
De plus en plus mal à l'aise en Angleterre, il se mit à voyager. Il passa de nombreuses années comme professeur d'anglais au Japon où il se familiarisa avec le haiku et le tanga. Il s'établit à Andorre en 1988.
James Kirkup, écrivain prolifique, est aussi l'auteur de récits de voyages, d'une autobiographie en plusieurs volumes particulièrement attachante, de critiques littéraires, notamment dans le TLS, et de nécrologies qu'il publiait régulièrement dans The Independent. Il traduisit également de nombreux auteurs, dont Simone de Beauvoir qu'il détestait...
En juin 1976 le bimensuel gai anglais Gay News publia un poème de James Kirkup, The Love that Dares to Speak Its Name, dans lequel un centurion romain laisse libre cours aux fantasmes provoqués par le corps du Christ dont il a la garde. L'année suivante le périodique et son éditeur furent condamnés pour blasphème et le poème interdit. La publication de ce dernier en Angleterre est toujours illégale... Vous pouvez le lire en cliquant sur le lien www.gayascienza.com.

17.05.2009


dimanche 10 mai 2009

Feuilles de rose


Cette semaine ma chronique, que l'on peut lire en anglais sur www.gayascienza.com, est consacrée à Télény, le roman érotique généralement attribué à Oscar Wilde, dont une édition de poche vient d'être publiée à La Musardine dans la collection Lectures amoureuses de Jean-Jacques Pauvert.

10.05.2009

dimanche 3 mai 2009

Koltès, Vingt ans après


Le texte de cette chronique consacrée à la publication d'un volume de lettres de Bernard-Marie Koltès aux Éditions de Minuit, édité par son frère François, peut être lu dans sa verson anglaise en cliquant sur www.gayascienza.com.

03.05.2009

dimanche 26 avril 2009

Keynes (suite); les enfants de Thomas Mann



Vous pouvez lire le texte de cette chronique en anglais en cliquant sur www.gayascienza.com.

26.04.2009

dimanche 19 avril 2009

L'homo-érotisme de Gustave Caillebotte


Vous pouvez lire le texte de cette chronique en anglais en cliquant sur www.gayascienza.com.

dimanche 12 avril 2009

Caillebotte?

Les semaines se suivent et... se ressemblent. Le Vermont est devenu le quatrième état en Amérique à autoriser le mariage homosexuel. Pour la première fois à la suite d'une procédure legislative, et non juridique. Mardi, de façon presque inespérée, le Congrès du Vermont a rejeté le veto que le gouverneur de l'état avait opposé à une loi permettant aux couples de même sexe de se marier.

Giulia Sissa, dont j'ai mentionné le livre la semaine dernière (Sex and Sensuality in the Ancient World), fait partie, avec James Davidson (The Greeks & Greek Love: A Radical Reappraisal of Homosexuality in Ancient Greece), et quel que soit son mérite, de ceux qui remettent en question le dogme d'un amour grec dominé par "le jeu  du sexe en érection à l'exclusion de tout autre sentiment érotique," thèse largement propagée par Foucault et Dover. "Sissa, cependant, contrairement à Davidson, considère la féminité comme la source de tous ces désirs et sentiments amoureux," ajoute Peter Green dans une critique intéressante dans  The New Republic du 4 mars.

Ces jours-ci en classant des piles d'articles collectés au cours des derniers mois, afin de ranger mon appartement avant l'arrivée de mes filles pour les vacances de Pâques, je tombai sur un article de Blake Baily dans le New York Times à propos de la biographie de Hopkins par Paul Mariani (Gerard Manley Hopkins: A Life, New York, Viking, 2008, 496p). Blake Bailey est l'auteur d'une récente épaisse biographie de John Cheever. J'avais décidé de ne pas lire le livre de Paul Mariani, malgré l'intérêt que je porte à Hopkins, après avoir lu une critique très négatvie dans le New York Review of Books. Blake Bailey met en avant le même reproche, qui m'avait rebuté: "J'imagine qu'il n'est pas impératif pour les biographes de se mêler des inclinations sexuelles de leur sujet, mais la plupart d'entre eux seraient sans doute prêt à admettre que cette approche est cruciale dans le cas de Hopkins, et Mariani y rechigne visiblement."

L'exposition Gustave Caillebotte: Impressionist Paintings from Paris to the Sea au Brooklyn Museum (jusqu'au 5 juillet), la première exposition d'envergure d'oeuvres du peintre français à New York depuis plus de trente ans, a aiguisé ma curiosité. Je veux en savoir plus sur l'homme...

12.04.2009

dimanche 5 avril 2009

Sexe et sensualité dans le monde antique

Pendant que la Suède légalisait le mariage homosexuel, et que la Cour Suprême de l'Iowa prenait, à l'unanimité, la décision d'autoriser les mariages entre individus de même sexe, j'étais plongé dans Sex and Sensuality in the Ancient World (Giulia Sissa, translated by George Staunton, Yale University Press, 2008, 224p).

Giula Sissa est professeur de littérature grecque et latine et de sciences politiques à UCLA. Comme l'indique son profil sur le site de l'université, elle est "l'auteur de nombreux ouvrages et d'articles sur l'histoire, l'anthropologie et la philosophie dans le monde antique. Ses domaines d'intérêt sont toujours corrélés à des problématiques contemporaines majeures: le féminisme, la sexualité, la drogue, la démocratie, la pensée utopique, et l'émotions politique."

Sex and Sensuality est sorti en Italie en 2003. Une traduction française doit être publiée chez Odile Jacob. Il n'est pas toujours aisé de suivre le raisonnement de Giulia Sissa qui privilégie un style virtuose qui manque parfois de clarté. Pour elle, le plaisir et le désir entre l'homme et la femme sont au cœur des préoccupations du monde antique ("La distinctions des sexes et leur union étaient au centre de la réflexion antique sur la sexualité"). La sensualité, "ce mouvement des corps l'un vers l'autre, à la poursuite du plaisir," "ce désir traînant, persistant, sans fin," est le "désir d'être désiré, la recherche d'une réciprocité."

En admettant cela, nous évitons les nombreux dilemnes qui se présentent aux historiens de la sexualité.
Tout d'abord, l'opposition entre passif et actif est abolie: la distinction entre celui qui cherche à posséder et celui qui est possédé s'estompe. D'après la dialectique de la sensualité, nous aspirons à être un objet de désir pour l'autre, et, en cas de succès, nous désirons l'autre en retour. C'est le jeu de la chărízeĩn, ou gratification, autour duquel s'est focalisé le débat platonicien sur l'amour: le moment magique de la séduction survient lorsque l'on parvient à susciter l'intérêt érotique de l'autre.
Ensuite, la dichotomie entre homosexualité et hétérosexualité perd de son acuité: la sensualité est du domaine du féminin, quelque soit le sexe de celui qui en fait l'expérience. Ce sont un garçon ou un cinède qui décochent les flèches parce qu'ils ont des corps féminins. C'est la femme qui domine la scène de l'amour parce qu'elle est en est l'archétype, et parce que, comme dit Ovide, elle est douée d'un érotisme supérieure.

L'attitude des Grecs face aux relations sexuelles entre hommes et adolescents est interprétée principalement au travers du discours d'Eschine, Contre Timarque et du Banquet de Platon. "Cette attitude varie," prétend Giulia Sissa, "suivant le milieu social, et change radicalement entre le monde raréfié et de l'aristocratie éclairée et celui des Athéniens ordinaires." L'importance de 'l'homosexualité' a été exagérée. À cet égard, le tableau de Jean-Baptiste Regnault choisi pour illustrer la jaquette de couverture, Socrate arrachant Alcibiade des bras de la Volupté (1791), est étonnant...

Cela fait-il du monde antique un monde plus proche de nous?

***
Si vous hésitez encore entre lire ou ne pas lire Les Bienveillantes, qui vient d'être traduit en anglais par Charlotte Mandell (The Kindly Ones, Jonathan Littell, Harper, 2009, 992p), plongez-vous dans la critique de Daniel Mendelsohn pour la New York Review of Books, Transgression. C'est de loin la meilleure critique que j'ai lue. Le monde l'a même qualifiée de la plus magistrale... (Les Bienveillantes malmenées: les critiques cherchent à comprendre pourquoi le livre a eu un tel accueil en France).

05.04.2009

dimanche 29 mars 2009

Rimbaud en Pléiade, version 3.0


La dernière édition des Œuvres complètes de Rimbaud en Pléiade, sous la direction d'André Guyaux, est une déception.

Le volume est divisé en deux parties. Œuvres et lettres (1868-1875) comprend l'ensemble des œuvres dans l'ordre chronologique qui est devenu la règle dans les éditions récentes, et la correspondance pour la période considérée. La seconde partie, Vie et documents (1854-1891), fournit une biographie sommaire, le reste de la correspondance et un certain nombre de documents qui aident à mieux comprendre la vie de Rimbaud.

La décision d'André Guyaux d'imprimer en petits caractères les poèmes pour lesquels il n'existe pas d'autographe de la main de Rimbaud aboutit à la présentation de poèmes aussi importants que Le Bateau ivre, ou certaines parties des Illuminations, dans une typographie naine, comme s'il s'agissait d'œuvres mineures... C'est pour le moins déroutant.

Les notes ne sont pas assez nombreuses. Elles ne sont pas d'une grande aide pour qui cherche à pénétrer dans le monde intérieur du poète et essayer de comprendre sa poésie souvent obscure. Est-ce parce que, comme l'écrivait Suzanne Bernard dans l'avant-propos de son édition des Œuvres de Rimbaud: "Donner une édition annotée des Œuvres de Rimbaud peut paraître une entreprise téméraire"? Elle releva pourtant le défit dans son édition de 1960. Ou bien est-ce parce que le livre est destiné aux initiés?

Enfin, l'attirance sexuelle de Rimbaud pour les hommes (afin de ne pas utiliser le terme 'homosexualité', un mot et un concept qui n'existaient à l'époque) et son influence sur une poésie largement autobiographique, sont quasiment absentes des commentaires et des notes. La Préface, par ailleurs insipide, fournit la seule indication suivante:

La vraie confession n'a pas lieu d'être dans l'œuvre de Rimbaud (sic), sauf peut-être dans l'Avertissement des Déserts de l'Amour: 'N'ayant pas aimé de femmes, - quoi que plein de sang!' L'image d'un autre désir se fait jour plus tard, dans les Illuminations, en particulier dans Conte, Parade, ou Antique. L'herméneutisme, chez Rimbaud, n'est pas seulement une conquête poétique. Il reste étroitement lié à l'interdit.

Prenons quelques examples.

(1) Le Cœur du Pitre est un poème obscur composé par Rimbaud au printemps 1871. Il l'adressa dans des lettres à son ancien professeur Georges Izambard et au poète Paul Demeny (dans la fameuse lettre dite du voyant). "Ça ne veut pas rien dire," précisa-t-il.

Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur est plein de caporal;
Ils y lancent des jets de soupe
Mon triste coeur bave à la poupe.
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe
Mon coeur est plein de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé:
À la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques:
Ô flots abracadabrantesques
Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé:
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé!

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques:
J'aurai des sursauts stomachiques
Si mon coeur triste est ravalé:
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé?

Le poème exprime un tel sentiment de déception et de dégoût qu'il devait évoquer quelque expérience personnelle amère et douloureuse. Plusieurs commentateurs ont formulé l'hypothèse qu'il décrivait le viol qu'aurait subi Rimbaud dans une caserne lors d'un séjour à Paris pendant la Commune. Izambard ne s'y trompa pas, trouvant le poème obscène et ridicule. André Guyaux dans son édition n'insère que deux notes, la première pour 'caporal' ("Espèce de médiocre tabac"), la seconde pour 'Ithyphalliques' ("Le mot apparaît chez Flaubert et dans le Journal des Goncourt"). Dans le commentaire il passe sous silence l'hypothèse du viol...


(2) Les Déserts de l'Amour est le premier poème en prose de Rimbaud. Il est relativement court, soir parce qu'inachevé, soit parce que le reste a été perdu. Dans la première section, Avertissement, Rimbaud écrit: "N'ayant pas aimé de femmes, - quoique plein de sang! - il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes." Aucune note ne vient éclairer ce passage. Dans le commentaire du poème, André Guyaux écrit: "Relié à l'aveux formé dans l'Avertissement ('N'ayant pas aimé de femmes...'), les deux 'rêves suivant', identifiés à des 'amours' rêvés, associent le thème de la pureté ('maternelle'), de l'obstacle ('coussins', 'toiles', 'dentelles'), de l'absence introuvable et des larmes pour suggérer l'inhibition"...


(3) Le poème sans titre dont le premier vers est: Ô saisons, ô châteaux est l'un des plus connus de Rimbaud. Il fut ultérieurement inclus dans l'Alchimie du verbe au sein d'Une Saison en enfer.

Ô saisons, ô châteaux
Quelle âme est sans défauts?
Ô saisons, ô châteaux!
J'ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n'élude.

Ô vive lui, chaque fois
Que chante son coq Gaulois.

Mais! je n'aurai plus d'envie
Il s'est chargé de ma vie.

Ce Charme! il prit âme et corps
Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole?
Il fait qu'elle fuie et vole!
Ô saisons, ô châteaux.

La seule note concerne 'coq Gaulois': "Robert Goffin rappelle le sens sexuel du 'coq gaulois' en Wallonie et dans les Ardennes et identifie le 'lui' du vers précédent à Verlaine (Rimbaud vivant. Documents et témoignages inédits, Paris, Corrêa, 1937); pour Sergio Sacchi, 'lui' serait plutôt le sujet du poème, le bonheur, et le coq gaulois 'l'emblème de la résurrection, sculpté sur les tableaux chrétiens des premiers siècles' ('Le Chant du coq gaulois', Il confronto letterario, novembre 1993)." Quelle est l'opinion d'André Guyaux? On ne sait pas, mais la date plus récente de sa seconde référence, semble lui donner plus de poids... Le problème est qu'il existe un brouillon du poème. Rimaud avait d'abord écrit: "Je suis à lui, chaque fois / Si chante son coq gaulois", bien plus explicite...


La seconde partie du volume, Vie et Documents, "permettant de faire mieux connaître les circonstances de sa vie" ne discute à aucun moment de façon directe l'attirance sexuelle de Rimbaud pour les hommes, tout en fournissant des documents qui éclairent, parfois crûment, cet aspect de sa vie. La plupart de documents relatifs à l'affaire de Bruxelles sont reproduits. Je n'y ai pas vu le sonnet 'inversé' de Verlaine intitulé Le Bon disciple, qui fut trouvé parmi des lettres dans les poches de Rimbaud. Verlaine en avait donné à ce dernier une copie manuscrite en May 1872. Le poème fournit un éclairage saisissant sur la relation entre les deux amants:

Je suis élu, je suis damné!
Un grand souffle inconnu m'entoure.
Ô terreur! Parce, Domine!

Quel ange dur ainsi me bourre
Entre les épaules tandis
Que je m'envole au paradis?

Fièvre adorablement maligne,
Bon délire, benoît effroi!
Je suis martyr et je suis roi,
Faucon je plane et je meurs cygne!

Toi, le Jaloux qui m'as fait signe,
[...*] me voici; voici tout moi!
Vers toi je rampe encore indigne!
- Monte sur mes reins, et trépigne!

(* début du vers perdu)


Alors, quelle est la meilleure édition des Œuvres complètes de Rimbaud? Vous avez une suggestion?

29.03.2009

dimanche 22 mars 2009

John Cheever

David Mixner a publié vendredi une émouvante nécrologie de l'actrice britannique Natasha Richardson, après sa mort accidentelle, rappelant son militantisme dans la lutte contre le SIDA. Son père, le réalisateur Tony Richardson, qui avait obtenu plusieurs oscars pour son film Tom Jones, succomba à la maladie (In Memoriam: Natasha Richardson). Sa mort a été un choc dans la région de New York où elle habitait.

***
Une nouvelle et copieuse biographie du grand écrivain américain John Cheever (1912-1982) vient d'être publiée (Cheever: A Life, Blake Bailey, Knopf, 2009, 784p). Plusieurs critiques, dans l'ensemble bienveillantes, ont paru (Basically Decent, de John Updike, lui même mort en janvier, dans le New Yorker; Suburban Suffering, de Geoffrey Wolf dans le New York Times). Jonathan Yardley écrit dans le Washington Post (Good Writer, Bad Man):
Blake Bailey connait les oeuvres de Cheever. Il en parle avec talent, mais il est fort à parier que les lecteurs seront attirés, moins par ce que sa biographie nous dit de l'auteur, que par les révélations, fort indiscrètes, sur l'homme. Blake Bailey semble avoir voulu illustrer la thèse que l'art transcende et rachète une vie médiocre, mais le résultat est une biographie qui flirte en permanence avec le sensationnalisme et le voyeurisme.
(...) Cheever eut conscience de sa bisexualité tôt dans la vie. Il conserva une façade hétérosexuelle pendant la plus grande partie de sa vie adulte. En vieillissant, alors que l'attitude de la société vis-à-vis de la sexualité devenait plus permissive, ses tendances homosexuelles se firent plus pressantes. Le compositeur Ned Rorem, avec qui il eut plusieurs relations occasionnelles, déclara que Cheever 'était obsédé par l'homosexualité comme s'il voulait rattraper le temps perdu.' La vérité, sans doute, est qu'il était tellement frustré, aussi bien sur le plan physique que sentimental, qu'il était prêt à profiter du moindre réconfort qui se présentait.
(...) Il ne fait guère de doute que la promiscuité sexuelle et l'alcoolisme de Cheever éclairent notre compréhension de l'individu, et peut-être de l'auteur. Mais fournir un éclairage sur ces aspects est une chose. Décrire à satiété leurs manifestations quotidiennes en est une autre. Cheever nous intéresse, non pour ce qu'il fut, mais pour ce qu'il écrivit. Le déclin de son talent alors qu'il sombrait de plus en plus dans la boisson n'est pas une coïncidence. Aborder son alcoolisme est légitime. L'homosexualité est un des thèmes de son roman 'Falconer' (1977), il est donc à propos de discuter de sa sexualité. Bailey a eu accès à l'ensemble des archives de l'auteur, grâce à l'attitude bienveillante de la famille. Il a interviewé une foultitude de personnes. Il n'a pu s'empêcher d'inclure le moindre détail, aussi trivial ou sordide soit-il, dans sa biographie.
Les oeuvres de Cheever viennent également d'être publiées en deux volumes, éditées par Blake Bailey, dans la collection The Library of America.

***
Les oeuvres sélectionnées pour les prix litéraires LGBT Lamda 2009 (Lamda Literary Awards) ont été annoncées dimanche dernier. 105 finalistes, représentant 72 maisons d'édition, sont en course dans 22 catégories. La sélection est essentiellement américaine. Les lauréats seront annoncés au cours d'une cérémonie de gala le jeudi 28 mai à New York.

***
À ce propos, Book Buzz est le nouveau blog mensuel de John Morgan Wilson, le créateur de Benjamin Justice, le héro d'une série policière. Il publie des nouvelles sur la communauté d'écrivains et d'éditeurs LGBT. Le blog est hébergé par la Lamda Literary Foundation. Je le recommande chaudement, bien qu'il soit essentiellement consacré au marché américain.

***
La semaine prochaine je reviendrai sur la dernière édition des Oeuvres complètes de Rimbaud dans La Pléiade.

22.03.2009

dimanche 15 mars 2009

Proust, Hitler, Shakespeare, Purdy


Le Musée imaginaire de Marcel Proust - Tous les tableaux de À la recherche du temps perdu (Eric Karpeles, Thames & Hudson, 2009, 352p) vient de paraître en France dans une traduction de Pierre Saint-Jean. Le livre a été publié en 2008 en Angleterre. Après une courte introduction, douteuse ("La perspicacité psychosexuelle dont il [Marcel Proust] fit preuve pour élaborer ses personnages épicènes [sic] l'ont à jamais transformé en père fondateur des queer studies [re-sic]."), le livre est divisé en sections qui suivent le découpage de la Recherche. Les passages où il est fait allusion à un tableau sont présentés en regard de la reproduction du tableau correspondant. Dans la traduction française, le texte est celui de Proust, dans l'édition de Jean-Yves Tadié (La Pléiade). C'est une façon agréable de flâner le long des pages de l'oeuvre du grand écrivain français, et un outil parfait pour accompagner sa lecture. Les lignes où Swann compare à la Charité de Giotto la fille de cuisine venue aider Françoise à Combray sont, par exemple, imprimées en regard d'une reproduction de l'oeuvre de la chapelle Arena à Padoue.
L'année où nous mangeâmes tant d'asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les 'plumer' était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s'étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m'avait donné des photographies. C'est lui même qui nous l'avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine il nous disait: "Comment va la Charité de Giotto?" D'ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu'à la figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l'Arena. Et je me rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d'une autre manière. De même que l'image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu'elle portait devant son ventre, sans avoir l'air d'en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l'esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c'est sans paraître s'en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l'Arena au dessous du nom "Caritas" et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d'études, à Combray, incarne cette vertu, c'est sans qu'aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire.
On a envie de jeter un oeil à la Charité de Giotto, non?

***
Le TLS donne une très bonne (et concise) critique du livre de Timothy W. Ryback (Hitler's Private Library: the Books that shaped his life, London, Bodley Head, 2008, 278p) par Ritchie Robertson dans son édition du 6 mars (Was Hitler a bookwarm?). Une traduction française vient de paraître au Cherche-Midi (Dans la bibliothèque privée d'Hitler). Une partie seulement de la bibliothèque de Hitler a survécu: "Bien que le nombre de livres ayant survécu est suffisant pour nous donner une bonne idée de l'univers mental de Hitler, il ne faut pas trop attendre du livre de Ryback." "La bibliothèque de Hitler est surtout remarquable par ce qu'elle ne contient pas." Schopenhauer, Nietzsche. "L'autre grande absence est la litérature." "Le livre est bien documenté, mais le style laisse à désirer." Si le sujet vous intéresse lisez la critique plus longue d'Anthony Grafton publiée dans le numéro du 24 décembre de The New Republic (Mein Buch). Grafton écrit en conclusion que "la bibliothèque privée d'Hitler apporte, s'il le fallait, la preuve que sa vision du monde ne représentait pas, comme le soutenait la propagance américaine, l'aboutissement de siècles de pensée allemande."

***
J'ai retrouvé avec plaisir le New York Times devant ma porte en rentrant chez moi mardi dernier. D'autant plus que le quotidien publiait en première page une belle reproduction en couleur d'un portrait d'époque de Shakespeare. Le tableau a été récemment 'découvert' dans la collection d'une famille anglo-irlandaise, les Cobbe. Il provenait de l'héritage de Henry Wriothesley, the 3ème Comte de Southampton, protecteur du poète. Les experts britanniques qui l'ont étudié soutiennent qu'il s'agit du "Graal que les spécialistes de Shakespeare ont recherché pendant des siècles: un portrait réalisé du vivant de l'auteur, l'original qui a servi de modèle aux autres portraits connus." Il a problablement été exécuté en 1610, alors que Shakespeare était agé de 46 ans, quelques années seulement avant sa mort en 1616. "Le portrait devrait ouvrir une nouvelle ère dans l'étude de Shakespeare, fournissant de nouveaux arguments à ceux qui soutiennent que l'auteur, marié et père de trois enfants, était bisexuel. Jusqu'à présent la thèse reposait principalement sur les dédicaces au Comte de Southampton et sur les textes, particulièrement les Sonnets, exprimant des sentiments homoérotiques." Le portrait révèle un bel homme, particulièrement attirant. Je vous laisse aller sur le site du New York Times pour l'admirer et lire les articles correspondants (Portrait of Shakespeare Unveiled, 399 Years Late, Is This a Shakespeare Which I See Before Me?).

***
James Purdy (1923-2009) est mort vendredi. Stephen Guy-Bray note dans son article pour glbtq que ses oeuvres "décrivent souvent un amour obsessionnel entre des hommes pour qui l'homosexualité est inenvisageable et dont le sort est inévitablement sombre." Le New York Times a publié une nécrologie samedi (James Purdy, Darkly Comic Writer, Dies at 94) qui m'a donné envie de lire Le Neveu:
Dans "Le Neveu" (1961) M. Purdy explore la difficulté à connaître vraiment quelqu'un en racontant l'histoire d'un soldat disparu au combat, pendant la guerre de Corée, dont la tante essaie de reconstituer la vie pour lui rendre hommage dans un livre. Elle découvre que l'enfant qu'elle pensait connaître était un étranger, non seulement pour elle, mais pour le reste de la famille, et était probablement gai.
15.03.2009