dimanche 20 juillet 2008

Marc Aurèle amoureux

Si je n'ai pas publié de chronique la semaine dernière, c'est - dois-je l'avouer? - parce que j'ai commis l'erreur de proposer aux filles de les emmener à Disney World. Ce n'est pas le séjour lui même qui m'a empêché de rédiger un texte: nous n'y avons été que de mardi dernier à vendredi. Non, c'est la perspective seulement qui m'a épuisé... Quand je dis seulement, c'est d'ailleurs une imprécision car le séjour lui même a failli me tuer... Mais, bon, les filles ont apprécié, elles, et c'était finalement l'objectif...

Pourtant je voulais vous parler d'un petit livre étonnant, l'un des livres que j'ai emporté cet été et que j'ai lu pendant le trajet de New York à Miami: Marcus Aurelius in Love: The Letters of Marcus and Fronto (Edition, traduction, introduction et commentaire d'Amy Richlin, University of Chicago Press, 2007, 167 pp.).

Il s'agit d'une nouvelle traduction de lettres échangées entre le célèbre orateur romain du deuxième siècle de notre ère, Fronton, et Marc Aurèle, l'auteur, plus tard dans sa vie, des Pensées. Les lettres qui figurent dans le bref recueil datent d'une époque antérieure lorsque le futur empereur était encore un jeune homme et Fronton son professeur de rhétorique: 45 lettres datant de 139 à 148 après J.C., plus de la moitié de Marc Aurèle. Ce dernier était âgé de 18 ans au début de la correspondance, lorsque Fronton, à 39 ans, fut nommé son professeur.

La correspondance de Fronton, ou ce qu'il en reste, fut découverte en Italie au début du XIXe siècle. La première traduction française fut publiée en 1830, tandis que la première en anglais, celle, toujours disponible, de C.R. Haines dans la collection Loeb Classical Library, dût attendre 1919-20. Les spécialistes en lettres latines furent déçus par cette decouverte, après l'avoir tant attendue: "Elle ne répondait pas à l'attente du public de l'époque et la réputation de Fronton tomba si bas pendant les deux siècles suivants que peu d'érudits s'y intéressèrent," souligne Amy Richlin dans son introduction.

Amy Richlin, qui est un professeur respecté d'antiquités grecques et latines à l'Université de Californie, découvrit ces lettres alors qu'elle faisait des recherches pour un ouvrage sur Fronton. Elle décida de les publier séparemment dans une nouvelle traduction, 'moderne', afin de les rendre plus accessibles à un public contemporain. Sa nouvelle traduction, ainsi que les notes, sont une réussite, même si elle fait parfois preuve d'audace (comme par exemple lorsqu'elle traduit pulpamentum, 'petits morceaux de viande servant de casse-croûte' par 'hot dog'...) Et sa décision de traduire en français les passages en grec m'a surpris. L'introduction, par une spécialiste de la sexualité grecque et latine, est excellente.

"La correspondance entre Marc Aurèle et Fronton révèle ce qui ressemble fort à relation amoureuse." Étaient-ils amoureux? Étaient-ils amants? Comment ces lettres ont-elles pu être ignorées au XIXe et au XXe siècles, "alors que tant d'autres choses furent remarquées?" Amy Richlin fournit des réponses intéressantes à ces questions.

Lisez les lettres pour vous faire votre propre opinion. Peut-être vous faudra-t-il les lire plusieurs fois... J'aurais aimé pour ma part consulter le commentaire en anglais de la correspondance de Fronton publiée en 1999 par Michael van den Hout, ainsi que les notes et l'introduction de la nouvelle édition bilingue publiée par Pascale Fleury et Ségolène Demougin en 2003 (Paris, Les Belles Lettres, collection Fragments), pour avoir un autre point de vue. Mais ici, à la pointe sud de la Floride, les livres servent surtout à empêcher les serviettes de plage de s'envoler...

20.07.2008