dimanche 29 juin 2008

Vacances d'été

Ce sont les vacances d'été, et la question est toujours: quels livres emporter? J'essaye tous les ans de relire un classique. Cette année, dans le cadre de cette chronique, ce sera Le Cousin Pons. J'ai aussi décidé de prendre une nouvelle traduction de la correspondance entre Marc Aurèle et Fronton. Le recueil, publié par Amy Richlin (Marcus Aurelius in Love, The University of Chicago Press, 2006), est étonnant. J'emporte enfin un roman sentimental, The Story of a Marriage (Andrew Sean Greer, Farrar, Straus and Giroux, 2008, 208 pp.), téléchargé sur mon eReader, pour les files d'attente à Disney World...

Isherwood et son compagnon Don Bachardy sont le sujet d'un récent documentaire de Guido Santi et Tina Macara (Chris & Don: A Love Story). J'ai été le voir au Quad Cinema dans le Village, avant de quitter New York pour Miami. La petite salle m'a rappelé les cinémas d'art et d'essais de ma jeunesse à Paris... Le film est surprenant... Au début, on entend une voix off, c'est la voix d'une vieille femme... jusqu'à ce qu'on réalise qu'il s'agit en fait de la voix de Don, aujourd'hui agé de 74 ans. Malheureusement, c'est une voix désagréable, qui bien sûr est omniprésente, et que rendent encore plus désagréables les mimiques de la bouche capturées par la caméra... On est également troublé par la juxtaposition de séquences de vieux films d'amateur en 8 mm montrant successivement Chris et Don illustrant les souvenirs que ce derniers évoque à haute voix, avec des scènes jouées par des acteurs, comme le révèle le générique de fin... Isherwood change peu physiquement pendant la période que couvre le film. Il avait presque cinquante ans lorsqu'il fit la connaissance de Don. Ce dernier, de bel adolescent charmant, se transforme progressivement en vieil homme sec, cherchant à rester en forme grâce à des exercices régulier dans un club de gym... C'est triste... Mais malgré tout un document. De courtes séquences montrent Auden, Stravinsky, Burt Lancaster, Tennessee Williams, parmi d'autres. Comme l'écrit justement Stephen Holden dans sa critique pour le New York Times, "c'est l'une des typiques histoires vraies de mariage gai préhistorique, réussi malgré le climat hostile."

Charlie Crist, le gouverneur Républicain de Floride, régulièrement mentionné comme l'un des vice-présidents possibles de John McCain, était interviewé cette semaine par Deborah Solomon dans sa page hebdomadaire du New York Time Magazine. Il a été à plusieurs reprises l'objet de rumeurs le dénonçant comme gai. Certaines questions - désagréables et agressives - de Ms Solomon au Républicain peu conventionnel qui n'est pas propriétaire de son domicile ("Je n'en ai simplement jamais ressenti le besoin") y font référence. Il y répond avec une certaine dose d'humour: "Vous avez été marié il y a une trentaine d'années, mais le mariage a duré moins d'un an. Vous préférez vivre seul? Je me suis marié, et j'ai divorcé parce que ça n'a pas marché. Depuis, je n'ai pas trouvé la personne qu'il me faut. Ce n'est pas plus compliqué. Vous ne pouvez pas trouver une femme dans toute la Floride? Peut-être ai-je trouvé. Restez branchée."

Pendant ce temps, le CDC confirmait cette semaine que les infections par le VIH et le Sida chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes ont augmenté de façon significative de 2001 à 2006.

29.06.2008

dimanche 22 juin 2008

À voile... La Californie, James et Boys at Sea

Lundi dernier à 17h01 la légalisation du mariage homosexuel par la Cour Suprême de Californie devint effective et les premiers certificats de mariages gais et lesbiens commencèrent à être délivrées dans plusieurs comtés. Le lendemain la plupart des journaux publièrent des photos d'heureux couples convolant en justes noces. Samedi, dans les pages éditoriales très conservatrices du Wall Street journal, Jonathan Rauch, journaliste au National Journal, collaborateur de la Brookings Institution et auteur de Gay Marriage: Why It Is Good for Gays, Good for Straights, and Good for America (New York, Hotls Paperbacks, 2004, 224 pp.) Publiait un très bon papier : Gay Marriage Is Good for America... Pendant ce temps, Gore Vidal, répondait dans le New York Times Magazine à Deborah Solomon qui l'interrogeait sur le mariage gai : « Je ne sais rien sur ce sujet. Je ne me tiens pas au courant. Cela ne m'intéresse pas pour la même raison que le mariage hétérosexuel ne m'intéresse pas. »

Paul Fisher vient de publier House of Wits: An Intimate Portrait of the James Family (New York, Henry Holt and Co., 2008, 704 pp.). Henry James Sr. était un riche excentrique du New England. Ses enfants avaient souvent du mal à expliquer quelle était sa profession. « Dites que je suis un philosophe, » leur dit-il un jour. « Dites que je suis un chercheur de vérité, que je suis un amoureux de mon semblable, dites que j'écris des livres si vous préférez ;ou, bien mieux, dites simplement que je suis un Étudiant. »David Propson, dans sa critique du livre pour le Wall Street journal, ajoute : « il y a certainement de la posture dans ces déclarations d'Henry James Sr. En tant que philosophe, chercheur de vérité ou auteur il était au mieux un excentrique, au pire un raté - un intellectuel mystique sans rigueur influencé parSwedenborg. Mais en tant que père il pouvait revendiquer quelques succès. Sa femme Mary , qui avait les pieds sur terre, et lui élevèrent un grand romancier, Henry, et un grand érudit académique, William. Le journal posthume de leur soeurAlice, qui souffrit toute sa vie d'infirmités, est aujourd'hui considéré comme un chef-d'oeuvre. »

Je n'ai pas lu le livre de Paul Fisher, mais le passage suivant de la critique de David Propson ne m'y encourage pas : «T.S. Eliot a dit ces mots célèbres au sujet de Henry James: « son esprit est si parfait qu'aucune idée ne peut le choquer. » Le livre de M. Fisher est truffé d'idées - nombre d'entre elles provenant de Freud et de Foucault - dont le but est de répondre à des questions rebattues. Dont : Henry James était-il où n'était-il pas (tout à fait) gai ? M. Fisher explore plusieurs pistes avant de laisser tomber et de conclure qu'hétérosexualité et homosexualité ne sont que « des constructions de la fin du XIXe siècle, une dichotomie simplificatrice élaborée par des sexologues allemands et adoptée par une culture bourgeoise anglo-américaine. » Très bien. De la même façon M. Fisher suit le grand biographe de James, Leon Edel (1907-97), en saupoudrant d'homoérotisme sa description des relations entre William et James. Sheldon Novick a suggéré dans Henry James: The Young Master (1996) que la popularité de telles interprétations freudiennes au milieu du siècle passé résultait en partie de la volonté de rester vague à propos de détails délicats. Dans la période plus libre que nous connaissons - alors que la théorie littéraire elle-même dépasséFreud - on se demande que faire de réflexions sérieuses sur la signification d'un taille-crayon, offert en cadeau, ou de rêves de voiles pendantes. »

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Boys at Sea: Sodomy, Indecency, and Courts Martial in Nelson's Navy (B.R. Burg, New York, Palgrave Macmillan, 2007, 240 pp.) est un court volume qui regorge de descriptions crues. M. Burg est professeur d'histoire à l'université d'Arizona et a écrit plusieurs livres sur les marins et la sexualité à l'âge de la marine à voile. Boys at Sea est le résultat de l'examen de milliers de pages de transcriptions de cour martiales conservées dans les archives nationales de la Royal Navy à Kew, en Angleterre. Ce qui se passait sur les mers n'était pas déconnecté de ce qui prévalait à terre, nous rappelle Burg dans le premier chapitre de son livre. La sodomie fut déclarée hors-la-loi en Angleterre en 1533 sous le règne de Henry VIII. Elle fut incorporée, comme crime capital, dans les lois régissant la marine - The Articles of War, comme on les désigna par la suite - pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle après la restauration de la monarchie en 1660. Les premiers procès décrits par Burg eurent lieu entre 1704 et 1706. À partir des années 1720 « une large et visible fraternité homoérotique masculine proliférait à Londres, les « mollies », conférant à leurs membres « une identité - un rôle particulier, et adoptant des pratiques qui les différenciaient clairement des Anglais ordinaires. » Mais la Royal Navy demeura principalement préoccupée par les actes et non par les personnalités. Burg donne une description très précise de la vie sexuelle à bord des navires de la Royal Navy à l'époque de la marine à voile jusqu'à l'aube des années victoriennes. Bien entendu son portrait est quelque peu biaisé par le fait qu'il résulte de l'étude d'actes qui furent considérés comme criminels et l'objet de procès en cour martiale. Il nous montre quelle était l'attitude et la perception de la sodomie - un crime abominable - chez les marins et comment elles évoluèrent pendant la période - peu... Le dernier cas de cour martiale pour comportements sexuels inappropriés dans laNavy eut lieu en 1838.

22.06.2008

dimanche 15 juin 2008

The Bishop's Daughter et The Fisher Boy

Ecrivain et poète, Honor Moore est la fille aînée du regretté Paul Moore qui fut, pendant plus de vingt ans, l'évêque de l'église épiscopale de New York, jusqu'à sa retraite en 1989. Dans son dernier livre, The Bishop's Daughter: A Memoir ('La fille de l'évêque: Souvenirs', New York, Norton, 2008, 352 pp.), elle explore la double vie de son père, mort en 2003, tout en essayant de se réconcilier avec sa propre sexualité. C'est un témoignage accablant qui par moment vous met mal à l'aise. Nous n'avons pas à juger. Ni la vie de l'homme d'église, ni la décision de sa fille de l'exposer. Elle nous parle de ses propres doutes quant à sa sexualité, ses allers et retours entre hommes et femmes, "la tendance à ne pas être heureuse sexuellement" qu'elle a héritée. Lorsqu'elle apprend que l'homme qu'elle a fréquenté, après plusieurs années où elle n'a eu d'aventures qu'avec des femmes, a eu des relations clandestines avec des hommes... elle "réalise que son propre développement sexuel est inextricablement lié à la vie érotique complexe de son père" et qu'il est important qu'elle comprenne. "Parce que je suis un écrivain, comprendre passe par raconter." Bien...

Dans Presence, son autobiographie, publiée 6 ans avant sa mort, Monseigneur Moore garde le silence sur ce qui était vraisemblablement au coeur de sa vie intime: son homosexualité cachée. Il eut des rencontres sexuelles avec des hommes tout au long de ses deux mariages, et maintint une relation intime avec une homme de vingt ans son cadet, Andrew Vervet, pendant de nombreuses années. Honor fit sa connaissance après la mort de son père. "Votre père ne put jamais accepter son désir pour les hommes," lui répéta-t-il . "'Même à la fin?' Je me souvins du danseur de ballet qui emménagea chez lui à la fin de sa vie, 'pour s'occuper des choses', selon les rumeurs qui arrivèrent aux oreilles de mes frères et soeurs."

Dans le dernier chapitre de son livre elle raconte son voyage à Patmos, sur les traces de son père qui se rendit en vacances dans l'île grecque l'été précédant sa mort, avec, comme elle devait l'apprendre plus tard, Andrew. Comme ils avaient raté le dernier bateau après avoir pris un avion depuis Athènes, il durent passer la nuit à Samos. "J'imagine mon père avec Andrew cette nuit à Samos, ses premières vacances avec un amant - mais ce qu'il raconta à Andrew cette nuit provenait d'une partie de sa vie qu'il ne partagea jamais avec moi. Ses désirs pour les hommes, les débuts, à St. Paul, lorsque les jeux sexuels habituels faisaient surgir des rêves érotiques avec non pas des filles mais des garçons, sa première expérience avec un homme à Paris avant la guerre, sa première histoire d'amour avec un homme, un enseignant marié du Grand Séminaire. Ses mariages et comment il ne considérait pas comme adultérins ses rapports sexuels avec des hommes. Lui et Andrew se connaissaient alors depuis plus de vingt-cinq ans et avaient discuté de nombreux sujets. Maintenant ils étaient comme hors du temps. Mon père ne s'était pas remarié, et n'était plus évêque de New York. En fait il envisageait de proposer à Andrew de vivre avec lui. Mais Andrew avait pris une importante décision, une décision qu'il partagea avec mon père. Il avait rencontré une femme et espérait l'épouser."

Lorsqu'on finit de lire The Bishop's Daughter, merveilleusement bien écrit, la tête, décidément, vous tourne un peu et l'on est secoué...

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Je trouve de plus en plus difficile de dénicher de nouveaux romans gays de qualité, quoique cela désigne... The Fisher Boy ('Le garçon pêcheur', Scottsdale, Poisoned Pen Press, 2008, 348 pp.) est un livre mystérieux. Je suis tombé dessus dans les pages de Publishers Weekly, le journal professionnel de l'édition aux Etats-unis. C'est le premier roman d'un écrivain qui est présenté de la façon suivante sur la jaquette du livre: "Stephen H. Anable est né à Boston et a étudié à Stanford et à Harvard. Ses nouvelles et ses essais ont été publiés dans des magasines et des anthologies. Dans diverses circonstances pendant sa vie il a été humoriste, journaliste, comédien, assistant social, scénariste, et responsable de la communication pour un cimetière. Il a deux fils et vit dans le Massachusetts."

Je voulais aimer The Fisher Boy, la moindre raison n'étant pas que son action se déroule à Cape Cod. Un vieux camarade de classe du narrateur est assassiné sur la plage gaie de Provincetown Herring Cove. Les Soldats Chrétiens, un groupe religieux fondamentaliste, a ouvert une antenne sur Commercial Street, la rue principale de Provincetown, afin de sauver les pêcheurs qui envahissent Cape Cod pendant l'été. Un groupe mystérieux de vagabonds blonds et déguenillés s'est installé dans les parages... Malheureusement l'intrigue devient trop compliquée... Quel dommage car le style est solide! J'ai souffert pour aller jusqu'au bout. La semaine prochaine je me remets au Cousin Pons que j'ai commencé à relire à Paris...

15.06.2008

dimanche 8 juin 2008

L'amour grec

Le journaux ont abondamment rendu hommage à Yves Saint Laurent après sa disparition la semaine dernière. Dans l'avion, en rentrant aux États-unis mardi dernier, je lisais distraitement dans Libération une interview de Pierre Bergé, "compagnon du créateur et cofondateur de la maison YSL". Comment avez-vous scellé votre pacte avec Yves Saint Laurent? lui demande la journaliste. "On est tombé amoureux. C'est simple." Suzy Menkes, la réputée critique de mode de l'International Herarld Tribune, est plus prudente, mentionnant dans son article "le partenariat Bergé/Saint Laurent, ouvertement homosexuel, mais jamais de façon vulgaire"... Samedi le New York Times (propriétaire de l'IHT) publiait une photo de Pierre Bergé, accompagné de Nicolas Sarkosy et de Carla Bruni, aux funérailles d'Yves Saint Laurent. Son visage est défait, marqué par le deuil. La légende, sous la photo, le désigne comme le partenaire commercial d'Yves Saint Laurent! J'aimerais que mon partenaire commercial me regrette de la même façon...

Hillary Clinton a finalement prononcé son discours tant attendu, reconnaissant la victoire de Barack Obama à l'investiture democrate pour l'élection présidentielle de novembre, et lui apportant son soutien sans faille. Cela se passait samedi à Washington DC. Son discours a été salué dans la presse comme sincère, fair-play, responsable. J'ai été surpris pour ma part de l'entendre prononcer à deux reprises le mot 'gay', parmi la mention d'autres minorités, pendant les trente minutes qu'a duré sa prestation. Cela ne m'était jamais arrivé pendant une campagne que j'ai suivie avec assiduité et où les thèmes gais n'ont jamais été un enjeu. C'est vrai que maintenant qu'elle n'est plus dans la course, elle peut être moins prudente...

Le dernier numéro de la New York Review of Books publie un papier d'Edmund White consacré à Marguerite Duras. Pas de quoi en faire un plat. Dans la liste des contributeurs, le petit article sur White m'apprend que ce dernier prépare un livre sur Rimbaud, The Double Life of a Rebel, à paraître à l'automne. Voilà qui est plus intéressant...

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Depuis plusieurs semaines je me suis plongé dans le pavé de James Davidson: The Greeks & Greek Love: A Radical Reappraisal of Homosexuality in Ancient Greece (London, Weidenfeld & Nicolson, 2007, 656pp).

Le livre est curieusement passé inaperçu, au moins aux États-unis et en France... (En Angleterre les journaux, et notamment le TLS, en ont rendu compte) Pourtant, comme le souligne le titre, il s'agit d'une révision radicale de notre façon de voir l'homosexualité dans la Grèce antique. Il remet en cause comment les spécialistes ont interprété la chose au cours du siècle passé, cette approche moderne culminant dans le livre de Sir Kenneth Dover, Greek Homosexuality (1978), dont Michel Foucault a fait l'éloge, le qualifiant de classique instantané. La sodomie devient le point central, incontournable, pour comprendre l'homosexualité grecque... C'est la distinction entre actif et passif qui importe. Tout est affaire "d'initiation par l'insémination" et "de domination par la pénétration." J. Davidson préfère parler "d'Amour grec" et remet en cause les interprétations antérieures. Il replace l'homosexualité grecque dans son contexte, avec sa complexité et sa diversité, et il est souvent convaincant dans ses analyses.

James Davidson est historien de la Grèce antique à l'université de Warwick en Angleterre. Son livre est le fruit d'une quête intellectuelle débutée il y a presque trente ans, nous dit-il. Il se lit comme une enquête policière, malgré son épaisseur, fait appel aux textes anciens et aux scènes peintes sur des vases antiques (parfois graphiquement très explicites...), analyse tous les mythes et les histoires classiques (Ganymède, Hyacinthe, Achille et Patrocle, etc.), se sert d'analogies tirées d'études d'anthropologiques, et décrit le développement des idées modernes sur l'homosexualité grecque dans lequel Dover, Veyne et Foucault, ne jouent pas une rôle mineur.

Le style est rapide, vivant, avec des raccourcis et parfois des anachronismes ludiques, ironiques, que seul quelqu'un doté d'une profonde culture et d'une solide compréhension de son sujet peut se permettre... The Greeks and Greek Love est un livre important, une contribution majeure au débat sur l'homosexualité grecque, son origine et sa signification. Il faut le siroter lentement, comme un vieux vin de Bourgogne...

8.06.08

dimanche 1 juin 2008

Toujours à Paris: Herbart, Mauriac

J'ai dû prolonger mon séjour à Paris de quelques jours. Je sais, l'horreur... J'ai profité de ces jours volés pour parcourir les volumes de Pierre Herbart toujours dans ma bibliothèque. Le Promeneur vient de republier En URSS: 1936 qui n'était plus disponible. Il faut le lire en même temps que La ligne de force, le livre de souvenirs plus personnels publié bien des années plus tard en 1958, dans lequel Herbart, dans son style dépouillé si magnifique, révèle les raisons qui l'ont poussé à quitter prématurément l'URSS en 1936: il était tombé amoureux d'un jeune homme, N., et craignait de le compromettre. Il avait découvert que dans la patrie du Socialisme, "les homosexuels se régénèrent en lisant Marx dans des camps de concentrations." Lucide, il avait perdu toute illusion sur le régime soviétique. Il écrit au début de En URSS: 1936: "Il est impossible désormais de défendre l'URSS sans mentir et sans savoir que l'on ment." Lorsqu'il parti il fit croire à N. qu'il reviendrait. N. lui écrivit plusieurs lettres: "Mais je ne pouvais répondre. Le moindre mot aurait pu lui coûter la liberté, et même la vie. J'avais l'impression de taper avec un bâton sur un oiseau blessé qui refusait de mourir. Enfin, ce fut le silence..." Pierre Herbart a été injustement négligé par la critique. Ses courts récits autobiographiques, au style concis, brut (L'Âge d'or, Souvenirs imaginaires et La ligne de force) font partie des grands livres du vingtième siècle. Ils mériteraient d'être traduits en anglais...

Tout oppose François Mauriac à Pierre Herbart. Jean, le second fils de François Mauriac, a été journaliste à l'AFP pendant plus de trente ans. Il suivait le général de Gaulle. La plus grande partie du livre d'entretiens qu'il a récemment publié avec l'historien Jean-Luc Barré, Le Général et le journaliste (Paris, Fayard, 2008), est consacré à ses souvenirs du grand homme d'état. Mais dans le premier chapitre ("Une jeunesse mauriacienne") le dialogue porte sur son enfance et les relations avec son père. Jean-Luc Barré, qui prépare une biographie de François Mauriac, fait remarquer que le célèbre auteur aimait à s'entourer de jeunes hommes et pose la question taboue de son éventuelle homosexualité... "François Mauriac adorait la compagnie des jeunes hommes. Homosexuel mon père? Non, certainement pas au sens où l'on entend ce terme quand on l'applique à Gide, Cocteau, Jouhandeau ou Montherlant." "François Mauriac a ressenti de l'amitié, de l'affection, de la tendresse, parfois une véritable passion. Il en souffrait.""A la vérité nous avons vécu aux côtés de François Mauriac sans avoir rien compris de lui. C'est incroyable, n'est-ce pas? Il a fallu attendre sa mort, la publication de sa correspondance, la connaissance de certains de ses textes, pour connaître la vraie nature de l'homosexualité de François Mauriac." "François Mauriac n'a pas eu à lutter contre son sexe, mais contre son coeur." "Il a cru devoir cacher ses sentiments en raison de la religion, de sa famille, de son milieu provincial borné, de sa réputation. Mais ne le regrettons pas: sans ce véritable drame intérieur, jamais François Mauriac n'aurait pu écrire l'oeuvre romanesque brûlante, trouble, haletante, tragique, qu'il a écrite." À suivre...

1.06.2008