dimanche 18 mai 2008

I Love California; Charles Demuth (suite)

Jeudi la Cour suprême de Californie a déclaré anticonstitutionnelle l'interdiction des mariages homosexuels, faisant de la Californie le deuxième état, après le Massachusetts, à autoriser les mariages gais et lesbiens. Mais quel état! 12% de la population des US et un cinquième du vote électoral nécessaire pour gagner la Maison blanche... Il est intéressant de constater qu'une cour dominée par les Républicains, et présidée par un Chief Justice nommé par Ronald Reagan, a résisté à l'idéologie conservatrice et aux pressions politiques pour rendre un avis 'équilibré'. Reste à savoir quel sera l'impact de cette décision et des combats qui s'annoncent sur l'élection présidentielle de novembre, maintenant que les primaires touchent à leur fin et que les deux protagonistes sont connus...

Une mention dans The Advocate il y a quelques semaines m'a conduit à acheter le dernier roman de Joseph Olshan (auteur américain, non traduit en Français), The Conversion - La conversion (New York, St. Martin's Press, 2008). D'après l'entrefilet du magazine je m'attendais à ce que ce soit un roman pour écrivain, et un bon, par dessus le marché. Les principaux personnages sont des écrivains qui  gravitent autour d'un manuscrit, entre Paris, la Toscane et New York. Le narrateur est subjugué par la Bibliothèque de la Pléiade: "Je considère les volumes de la Pléiade, édités par la célèbre maison Gallimard, avec leur papier bible et leur reliure en pleine peau dorée à l'or fin, comme les plus beaux livres grand-public du monde. Les titres sont consacrés aux 'stars' de la littérature mondiale. Ils réunissent dans une présentation exceptionnelle les grandes oeuvres des plus célèbres auteurs. (Quel dommage qu'il commette la bourde, lorsqu'il mentionne les auteurs de plusieurs volumes appartenant à son amant parisien, d'inclure Musil et Sinclair Lewis (sic) qui n'ont jamais été publiés dans la prestigieuse collection...) Malheureusement, l'histoire devient vite un peu compliquée, invraisemblable, tandis que les personnages manquent de profondeur, de crédibilité, malgré les efforts apparents de l'auteur. En fin de compte, une lecture très décevante...

Vous connaissez, nulle doute, le célèbre coeur rouge qui signifie 'Love' dans les logos comme:


Mais la plupart des gens ignorent (j'en étais...) que le logo fut créé en 1977 pour une campagne promotionnelle en faveur du tourisme à New York par le graphiste Milton Glaser, aujourd'hui âgé de 78 ans, qui, catastrophé par l'état de la ville à la fin des années 70, travailla béné
volement sur le projet. L'état de New York vient de lancer une nouvelle campagne qui utilise le même logo. "C'est l'une des particularités de la vie de ne pas laisser présager les conséquences de nos propres actions," affirme M. Glaser dans le New York Times. "Qui diable aurait prévu que ce petit symbole insignifiant deviendrait l'une des images les plus omniprésentes du vingtième siècle?"

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Pour en revenir à Charles Demuth (voir l'article du 20 avril), j'ai trouvé une foule d'informations intéressantes dans Speaking for Vice: Homosexuality in the Art of Charles Demuth, Marsden Hartley, and the First American Avant-Garde (Jonathan Weinberg, New Haven, Yale University Press, 1993). C. Demuth était un homme de son temps. Bien qu'il semble avoir accepté son homosexualité et "ne pas avoir craint d'être étiqueté comme tel," il ne fait guère de doute qu'il en ait souffert et qu'il ait préféré garder secrète sa vie intime. "Il séparait distinctement ses différents styles de peinture: les paysages urbains et les portraits résolument avant-gardistes, les natures mortes et les aquarelles de fleurs, et les illustrations et scènes noctambules parfois érotiques," ces dernières n'étant pas destinées à être montrées au public de son temps. Jonathan Weinberg, peintre et historien d'art, démontre une compréhension profonde de l'oeuvre érotique de C. Demuth, véritable reflet de la vie gaie pendant la période s'étendant de 1910 à 1940. Son ouvrage est fascinant. S'appuyant sur une citation de Michel Foucault extraite d'un entretien datant de 1983 ("Pour un homosexuel, le meilleur moment de l'amour est sans doute celui où l'amant est dans le taxi"), il poursuit: " Les aquarelles érotiques de la dernière période de C. Demuth, en particulier, ont cette qualité de mémoire. Barbara Haskell estime qu'en 1930 Demuth était devenu impuissant à cause du diabète dont il souffrait. Le retour à la figuration érotique, après un intermède de dix ans, pourrait correspondre au besoin de se remémorer des rencontres sexuelles afin de conserver l'illusion d'une sexualité. Toutes ses peintures érotiques, aussi bien les dernières que les plus anciennes, partagent la caractéristique de rendre permanents de brefs moments de désir et de plaisir. En fait, les tableaux de Demuth, contrairement à la plupart des oeuvres érotiques, ne sont pas faits pour séduire. Ils semblent moins destinés à susciter le désir chez le spectateur qu'à enregistrer des sentiments et des rencontres. Si pour Demuth ils étaient un moyen de saisir le souvenir d'escapades sexuelles vécues ou rêvées, pour nous, ils fournissent un rare témoignage visuel sur la façon dont de nombreux homosexuels se ménageaient des moments d'intimité, pendant la période de l'entre-deux-guerres. Les rencontres sexuelles clandestines, qui représentaient la plus grande partie de la vie gaie, étaient supposées rester invisibles. L'oeuvre de Demuth contrarie ce dessein."

À quand une exposition consacrée à l'art érotique de Charles Demuth?

18.05.2005