dimanche 20 avril 2008

Gymnastique intellectuelle quotidienne; Art et insuline

Jeudi dernier, une chronique stimulante dans le New York Times m'a remonté le moral pour la journée.

Afin d'expliquer pourquoi la situation devient de plus en plus tendue entre les supporters de Barack Obama et ceux d'Hillary Clinton, le chroniqueur Nicholas D. Kristof fait référence à un "nouveau livre formidable",
True Enough: Learning to Live in a Post-Fact Society (Wiley, 2008) du jeune auteur Farhad Manjoo (il considère que c'est le meilleur livre politique de l'année à ce jour): nous avons tendance à accepter les données qui vont dans le sens de nos opinions, et à critiquer celles qui vont à l'encontre. Cela renforce nos pr
éjugés et nous rend plus fanatiques. Autre biais: nous sommes plus disposés à rechercher l'information qui confirme, plutôt que celle qui contredit, nos points de vue. "Cette réticence pour les informations qui ne collent pas avec nos préjugés, se rencontre chez les conservateurs aussi bien que chez les libéraux, mais quantité d'études ont montré que c'était surtout un problème chez les conservateurs," ajoute M. Kristof qui conclut:

"La situation n'est pas sans espoir. Des mécanismes psychologiques similaires sont en jeu dans la façon dont on perçoit les différences raciales, or d'importants progrès ont été faits dans ce domaine. Il en est de même pour l'attitude vis-à-vis des gays. Les seules solutions que je vois sont d'ordre personnel: travailler quotidiennement sa musculature mentale. De même que l'on s'astreint à grignoter des légumes et qu'on refuse un cheesecake, on devrait se forcer à suivre un régime d'informations qui comprenne un buffet de sources variées - avec une emphase particulière pour les scories écoeurantes des idiots. Plus le goût sera mauvais, plus profitable sera la nourriture. Si c'est la raison pour laquelle vous lisez ceci, bravo! Et merci!"

***

Comme je l'ai signalé la semaine dernière j'ai découvert Charles Demuth en tombant par hasard sur un court article du New Yorker.

Charles Demuth (1883-1935) est un maître américain de l'aquarelle qui a passé la plus grande partie de sa vie à Lancaster, la petite ville où il est né, située un peu à l'ouest de Philadelphie, en Pennsylvanie. Au cours des dernières années de son e
xistence il s'est tourné vers la peinture à l'huile et a développé un style connu sous le nom de Précisionisme, caractérisé par la clarté et la précision du trait, et les sujets architecturaux. Entre 1927 et 1933 il exécuta sept peintures, considérées aujourd'hui comme ses derniers chefs-d'oeuvre, et sont le sujet de l'exposition du Whitney Museum (seulement six tableaux sont réunis): Chimneys and Towers: Charles Demuth's Last Paintings of Lancaster (jusqu'au 27 avril). L'exposition a été organisée par le Amon Carter Museum de Fort Worth (Texas).

Les tableaux sont indiscutablement remarquables, avec leur style très particulier et leurs titres mystérieux pour des sujets industriels peu matière à inspiration: My Egypt, And the Home of The Brave, After the Fall (d'après un poème de Whitman)... Mais, comme l'écrit Ken Johnson, dans un article très positif du New York Times daté du 27 février, "d'autres émotions, moins apparentes, contribuent à l'aura de la série." C'est cela que j'ai trouvé vraiment fascinant.


Demuth développa un diabète qui fut diagnostiqué en 1921. Sa santé se détériora rapidement. L'insuline fut découverte en 1922 au Canada et l'un des experts américains de la maladie avait créé une clinique à Morristown dans le New Jersey où Demuth fut suivi grâce au soutien financier du Dr. Albert C. Barnes, le riche inventeur américain à l'origine de la Barnes Foundation de Philadelphie. Barnes avait fait la connaissance de Demuth plusieurs années auparavant et avait acquis un nombre important de ses tableaux. "Sans l'effet bénéfique que l'insuline, découverte depuis peu, produisit transitoirement chez Demuth, ce dernier n'aurait jamais vécut assez longtemps pour créer ses derniers chefs-d'oeuvres architecturaux," soutient Betsy Fahlman dans le catalogue fascinant qui accompagne l'exposition.

Charles Demuth était, par ailleurs, gai. À New York où il se rendait régulièrement il fréquentait la coterie qui se réunissait autour du photographe et collectionneur Alfred Stieglitz, ainsi que d'autres artistes de l'avant-garde. Il s'immergea aussi dans la subculture gaie qui florissait dans Greenwich Village. De ces expériences, il tira des aquarelles représentant des hommes, des marins dans des scènes homosexuelles non équivoques. Deux exemples, timides, sont exposés au Whitney Museum (honteusement, aucune reproduction ne figure dans le catalogue), mais une recherche rapide sur internet ramène des illustrations, étonnantes, plus explicites. Bien entendu, des questions viennent immédiatement à l'esprit (chez moi...). Quelle était la raison d'être de ces tableaux? À qui étaient-ils destinés? Où sont-ils aujourd'hui? À quel point Charles Demuth était-il transparent quant à son homosexualité? Malheureusement le texte de Ms. Fahlman dans le catalogue n'apporte pas de réponse à ces questions...

En guise de consolation, je ne résiste pas à citer la conclusion provocante de Ken Johnson dans son article:

"Dans sa monographie Ms. Fahlman laisse entendre que malgré l'attitude relativement libre qui régnait parmi l'avant-garde américaine en matière sexuelle, Demuth se serait senti marginalisé dans le milieu artistique essentiellement hétérosexuel qu'il fréquentait. Une telle hypothèse, si elle était exacte, éclairerait d'une lumière différente, et surprenante, les toiles de Lancaster. On pourrait considérer la série de tableaux comme une tentative pour gommer tout signe d'efféminement qui aurait été associé à sa carrière d'aquarelliste et de spécialiste ès fleurs. Sans doute les tableaux de Lancaster témoignent d'une ambition que ses critiques de l'époque auraient considérée comme plus virile. Si l'hypothèse vous tente, il vous faut considérer sous un autre jour ces châteaux d'eau et ces cheminées à connotation indiscutablement phallique. Que pensait donc Demuth? Marcel Duchamp était un ami proche; les idées de Freud sur la signification cachée que peuvent avoir des objects inanimés étaient dans l'air du temps. Demuth pouvait-il ne pas être conscient de la charge symbolique des ses représentations? J'aime à penser qu'il riait dans sa barbe et se disait: "Ils veulent des tableaux virils. Je leur en donnerai!" Ce qu'il ne pouvait s'empêcher de faire, c'est de les empreindre de beauté."


20.04.2008