jeudi 26 octobre 2006

Hyperion, le séquoia géant

Dimanche 15 octobre 2006

Kramnik a gagné! Une vidéo de la télévision néerlandaise montre les derniers instants du match. Topalov vient de commettre une bourde avec les noirs dans la finale de la 4ème partie rapide destinée à départager les joueurs. Il ne le sait pas encore. Kramnik réfléchit. On le voit lever le bras droit au dessus de l’échiquier et plonger la main vers la tour qu’il déplace après une brève hésitation. Il presse le bouton de l’horloge électronique, puis continue à fixer l’échiquier, s’appuyant sur la table par les avant-bras posés à plat devant lui. Face à lui, Topalov est dans la même position. Une dizaine de secondes s’écoulent dans un silence religieux. Topalov lève la tête et fixe Kramnik qui lève les yeux à son tour. Ils se regarden. Topalov a réalisé qu’il avait perdu. Kramnik semble lui dire : « C’est bien ça? Tu es d’accord? Mon coup est décisif? » Cela dure une fraction de seconde. Topalov tend la main vers Kramnik. On entend une salve d’applaudissements. Kramnik repousse son siège et se lève en pivotant, en brandissant sobrement le poing. C’est fini. Le monde des échecs a retrouvé un champion du monde unique, reconnu par tous. Cela se passait vendredi, après que les deux dernières parties longues de mardi et jeudi se soient terminées par des nulles combatives.

Décidemment on trouve régulièrement des articles insolites mais souvent intéressants dans le
New Yorker. Dans le numéro du 9 octobre un journaliste qui s’intéresse aux arbres raconte la découverte du plus grand arbre de notre planète. Vous êtes-vous demandé un jour quel était l’arbre le plus grand du monde? Eh bien après la lecture de l’article du New Yorker je connais la réponse. Il s’agit d’un séquoia géant d’un peu plus de 115 m. Il a été baptisé Hypérion. Il se trouve en Californie.
Depuis de nombreuses années le nord de la Californie s’est révélé la région du monde où poussent les plus grands arbres (dépassant largement ceux de l’ouest du Canada et du sud de l’Australie). Les séquoias semblent apprécier son climat et la richesse de son sol. L’été dernier deux naturalistes amateurs, Chris Atkins et Michael Taylor, y exploraient une partie reculée du Redwood National Park dans le comté de Humboldt. Six ans auparavant, Atkins avait découvert le plus grand arbre jusqu’alors connu, un séquoia de 113 m qu’il avait baptisé le Stratosphere Giant. Cette fois l’expédition se révéla encore plus fructueuse. Après avoir identifié deux arbres qui leur semblèrent plus grands que le Statosphere Giant et qu’il baptisèrent Hélios et Icare (ce dernier était mort), ils tombèrent, dans une petite vallée adjacente parcourue par un ruisseau sur un arbre qui leur paru encore plus grand. Ils confirmèrent leur impression à l’aide d’un appareil laser. Mais la seule façon d’établir avec certitude la hauteur d’un arbre est de le gravir. Atkins et Taylor firent appel à Stephen Sillett, un professeur de botanique de la Humboldt State University spécialisé dans l’étude des redwoods. L’expédition, racontée dans le New Yorker par Richard Preston qui y prit part, eut lieu fin septembre. « Je continuai à grimper le long d’une corde que Sillett avait fixée à l’arbre », écrit le journaliste. « La cime d’Hypérion s’élançait dans l’espace; en bas, le ruisseau disparaissait dans l’ombre de l’après-midi. D’autres séquoias s’élevaient presqu’aussi haut. Ce spectacle de la nature, j’étais le premier être humain à le contempler. Le vent s’était levé, faisant se balancer la cime d’Hypérion. A l’endroit où j’étais suspendu les branches étaient frêles et recouvertes de toutes sortes de lichens. Le tronc faisait 25 cm de diamètre. »
Hypérion mesurait près de 4,60 m de diamètre à sa base. Il s’agissait effectivement de l’arbre le plus grand jamais observé : 379,1 pieds, soit 115,55 m (la hauteur d’un immeuble de 35 étages!). Sillett estime qu’il est encore jeune : peut-être six fois centenaire… pour une espèce qui peut vivre quatre fois plus. Dans un article publié en 2004 dans
Nature, Sillett et ses co-auteurs affirment qu’en raison des contraintes physiques la hauteur théorique maximale d’un arbre est de 122-130 mètres. Encore un petit effort Hypérion!

samedi 14 octobre 2006

Folie au Congrès

Dimanche 8 octobre 2006

La semaine a été marquée par une affaire de mœurs et ses répercussions politiques. Tous les jours elle a fait la une du
New York Times, sans mentionner la presse plus populaire. Mark Foley (prononcer « Folie »), un représentant républicain de Floride au Congrès, a démissionné vendredi 29 septembre après que la chaîne de télévision ABC ait révélé qu’il avait envoyé des emails et des textos à connotation sexuelle à des « pages » du Congrès. Les « pages » sont de jeunes adolescents, sponsorisés par leur État, qui passent une année scolaire à Washington, où ils officient comme messagers, tout en continuant leurs études. Cette affaire survient à un très mauvais moment pour les Républicains, menacés de perdre la majorité au Congrès et au Sénat aux élections de mi-mandat en novembre. Mark Foley a été admis dans une clinique de désintoxication pour alcoolisme, a révélé son avocat qui a reconnu que son client était « gay » et a ajouté qu’il avait été abusé sexuellement par un membre du clergé lorsqu’il était jeune. Un portrait paru dans le New York Times a précisé que Mark Foley vivait avec un partenaire, dermatologue, lorsqu’il résidait dans la région de Palm Beach dont il était l’élu. Son ascension politique avait été météorique, mais une brève tentation sénatoriale avait tourné court il y a quelques années parce qu’il craignait devoir affronter des révélations sur son homosexualité. Son siège de représentant n’était pas menacé avant l’affaire actuelle.
Les Démocrates, dont les critiques répétées contre l’administration Bush sur la guerre en Irak ont fait mouche, ont pris à partie le Speaker républicain du Congrès qu’ils accusent d’avoir voulu étouffer l’affaire. Les Républicains ont fait corps avec lui, pour l’instant, en criant à une manipulation politique à un mois des élections.
Tout cela ressemble fort à un retour à l’envoyeur. Les commentateurs font remarquer que la victoire des Républicains en 2004 a été largement due à la mobilisation des franges les plus conservatrices de ces derniers, notamment sur les questions de société comme l’avortement et le mariage gay. La stratégie derrière cette victoire est l’œuvre de Karl Rove, le conseiller politique du président Bush. Ironie du sort, une biographie récente de ce dernier,
L’Architecte, révèle que son beau-père, Louis Rove, qui l’a élevé, dont il porte le nom, et qu’il a toujours considéré comme son père, était homosexuel. Après s’être séparé de la mère de Karl en 69, Louis Rove s’est installé à Los Angeles, puis à Palm Springs où il est mort en 2004. Karl avait gardé avec lui des relations très proches.

Pendant ce temps à Elista, en Kalmoukie, le match pour le titre de champion du monde d’échecs avait repris, et le sujet à nouveau déserté les journaux, sauf le New York Times avec son reportage quotidien.
Revenu précipitamment d’un sommet avec Poutine, le président de la petite République russe, qui est aussi le président de la FIDE, a désavoué le comité d’appel (qui a démissionné en bloc), a rouvert les toilettes privées de joueurs et décidé que le match reprendrait lundi, tout en validant la partie gagnée par forfait par Topalov le vendredi précédent. Kramnik ne menait plus désormais que 3-2. Après avoir tergiversé ce dernier acceptait de jouer tout en protestant officiellement et en menaçant d’attaquer en justice la FIDE. Avec les noirs il forçait une nulle rapide dans la 6ème partie. Sur le site de Chessbase on pouvait voir une courte vidéo du début de la partie (les deux joueurs se serrent la main sans se regarder, mais tout de même…) et de la conférence de presse (Kramnik à l’aise, Topalov, avec une voix de fausset, fuyant, pitoyable). La partie suivante fut également nulle. La 8ème partie vit la victoire de Topalov, sa première victoire sur l’échiquier. Vendredi était un jour de repos. Ainsi, à la veille du week-end, les deux joueurs se trouvaient à égalité, 4-4. Le titre se jouerait au meilleur des quatre parties restantes! Samedi, nouvelle victoire de Topalov. Comme Kramnik devait regretter d’avoir repris la compétition… Allait-il craquer? Dimanche : victoire de Kramnik, décidément fort psychologiquement. Nouvelle égalité à 5-5. Les deux dernières parties se joueront mardi et jeudi. En cas d’égalité des parties rapides décideront du vainqueur. (à suivre)

dimanche 1 octobre 2006

Echecs à Elista

Dimanche 1er octobre 2006

Le monde des échecs est suspendu depuis vendredi aux communiqués émanant de la FIDE, Fédération internationale des échecs, et aux mises à jour régulières du site Chessbase. Samedi 23 septembre débutait en fanfare, à Elista, la capitale de la Kalmoukie, petite république russe bouddhiste, le match de réunification du championnat du monde d’échecs. Le Russe Vladimir Kramnik, champion du monde ‘classique’ depuis qu’il a battu Gary Kasparov, l’héritier de la lignée des Capablanca, Fisher, Karpov, à Londres en 2000, affrontait le Bulgare Vesseline Topalov, numéro 1 mondial au classement Elo, et champion du monde FIDE, depuis sa victoire pleine de panache au tournoi organisé par la Fédération internationale en Argentine l’an dernier. La cinquième partie, prévue pour vendredi, n’a pas été jouée, Kramnik refusant d’y prendre part. Le point a été attribué par forfait à Topalov. Depuis, le match est bloqué.
Le drame avait commencé à se nouer la veille, jeudi, jour de repos après la quatrième partie.
La réunification du titre de champion du monde des échecs est le rêve le plus cher des amateurs d’échecs depuis la rupture en 1993 entre Gary Kasparov, alors champion du monde indiscutable, et la FIDE. C’est aussi un enjeu économique important puisqu’il permettrait d’attirer de nouveaux sponsors, qui font actuellement cruellement défaut au monde des échecs. Le président de la FIDE, qui est aussi président de la Kalmoukie, a réussi à mettre tout le monde d’accord et à financer sur ses propres deniers (c’est un ancien homme d’affaire qui a fait fortune) le match d’Elista. Cela a sans doute contribué à sa réélection à la tête de la FIDE en juin dernier. Le match renoue avec la tradition des grands combats échiquéens du passé. Il se joue en 12 parties. Un point est attribué au vainqueur de chaque partie, les deux joueurs de partageant le point en cas de partie nulle. Le nouveau champion du monde sera celui qui marquera le premier 6 points et demi.
Le
New York Times consacre tous les jours un article au match. On peut aussi suivre les parties en direct sur Chessbase, un site web spécialisé.
La première partie débuta par une Ouverture catalane que les deux joueurs connaissent bien. Topalov, avec les noirs, réussit à obtenir une position où il pouvait annuler facilement. Fidèle à son style, il chercha à obtenir un avantage et prit trop de risques. Au 57ème coup il fit une gaffe et perdit un second pion. Il abandonna au 75ème coup face à un Kramnik solide.
Dans la deuxième partie, avec les noirs, Kramnik se lança dans la solide Défence slave. Topalov attaqua avec une brutale offensive sur l’aile Roi. Un peu avant le 30ème coup Topalov offrit sa Dame en sacrifice. La pression provoqua une bourde chez Kramnik. Topalov pouvait conclure par un mat, mais il commit lui-même des imprécisions. La finale, technique, fut gagnée par Kramnik qui menait par 2-0.
Après ces deux parties pleines de drames et de retournements, les deux parties suivantes furent des nulles robustes. Jeudi, jour de repos, Kramnik menait 3-1. Une forte tension régnait à Elista. On apprit le lendemain que Topalov, par l’intermédiare de son bras droit, avait déposé une réclamation. A mots couverts il accusait Kramnik de tricher à l’aide d’un ordinateur : vidéos à l’appuis il dénonçait le comportement de ce dernier qui se rendait sans cesse aux toilettes, le seul endroit de la compétition à ne pas être surveillé. Dans les dispositions négociées en vue du match, les joueurs disposaient d’une salle de repos et de toilettes attenantes, privées. Topalov menaçait, sous la forme d’un ultimatum, de se retirer si on n’imposait pas aux joueurs l’utilisation de toilettes communes. Vendredi matin, le Comité de réclamations prend une décision en faveur de Topalov et fait fermer les toilettes privées des deux joueurs. Peu après, l’équipe de Topalov enfonce le clou, exigeant que les joueurs soient accompagnés aux toilettes par un arbitre, et affirmant qu’il n’est pas normal que Kramnik prenne ses plus importantes décisions aux toilettes. La réaction de Kramnik ne se fait pas attendre. Dans une lettre ouverte au président de la FIDE, son bras droit dénonce la rupture du contrat passé avec les organisateurs et l’impartialité du Comité de réclamations, et s’estime insulté. Kramnik refuse de reprendre le jeu si ses droits ne sont pas rétablis et il exige la démission du Comité de réclamations. Une heure après le début de la partie 5, Topalov est déclaré vainqueur par forfait. La situation est totalement bloquée et le président Kirsan Ilyumzhinov doit rentrer de toute urgence d’une réunion avec Poutine pour essayer de trouver une solution. (à suivre)